Sébastien Faure

Le Procès des Trente

Notes pour servir à l’histoire de ce temps : 1892-1894

En 1892, l’irascible Ravachol, alors en cavale, faisait sauter à la dynamite, en plein Paris, les appartements de deux magistrats qui s’étaient attiré la juste haine des compagnons, et inaugurait ainsi l’inoubliable époque des attentats anarchistes, qui vit se succéder, deux ans durant, les audacieuses actions de « propagande par le fait » des Vaillant, Léauthier, Henry, Pauwels et, pour finir, Caserio, ce jeune migrant italien, jeté sur les routes par la misère, qui poignarda en plein cœur la sanguinaire République bourgeoise et coloniale, en la personne du Président Carnot. Les représailles furent à la hauteur de la terreur et de l’affront subis par les richards et leurs laquais, qui firent fonctionner à plein régime le bagne et la guillotine, en même temps qu’ils instauraient les fameuses « lois scélérates » criminalisant notamment toute propagande anarchiste, orale comme écrite, considérée comme le poison intellectuel instigateur de cette monstrueuse conspiration déterminée à abattre méthodiquement, pan par pan, toutes les structures de l’État. L’hystérie répressive devait atteindre son point culminant avec le procès à grand spectacle de trente anarchistes de diverses tendances, dit « Procès des Trente », parmi lesquels bon nombre de personnalités remarquables et remarquées, le philosophe Jean Grave, l’écrivain d’avant-garde Fénéon, le journaliste Matha, l’illégaliste Ortiz, et bien sûr celui dont le procureur redoutait plus que tout la verve et la faconde, le dangereux orateur itinérant qui refaisait briller d’espoir les yeux de la canaille : Sébastien Faure, à qui l’on doit le bref et intelligent récit, plein de révolte et d’humour, de ces deux années terribles, publié peu après en feuilleton dans son propre journal (Le Libertaire, fondé avec l’appui de Louise Michel), et rassemblé ici pour la première fois ; car il n’avait pas manqué, par sa flamboyante plaidoirie – l’un des plus beaux et dignes discours, à n’en pas douter, qui ait jamais été tenu par un innocent dans un Palais de justice (ici reproduit en annexe) – de finir d’anéantir le principal argumentaire du procureur, et de convaincre les jurés de l’acquitter, ainsi que la plupart de ses compagnons du banc des accusés. Le sacro-saint jury populaire désavouait ainsi ce prototype de chasse aux sorcières « antiterroriste », qui n’en fut pas moins développé partout par l’État moderne comme une pièce maîtresse de son arsenal répressif – car la manipulation à grande échelle de l’opinion publique par la meute des valets de plume apparaît comme son rouage essentiel, en lequel réside toute la nouveauté de la mécanique – jusqu’à ce que le diable « islamiste », un siècle plus tard, jaillisse des tombeaux du « socialisme » pour unifier le monde entier dans la peur et dans la haine, sous la paternelle protection des agents de Big Brother – le jury populaire ayant été entre-temps lui-même désavoué par la sacro-sainte chasse aux terroristes.
Cette brochure inachevée comme l’histoire qu’elle raconte, et restée inédite pendant plus d’un siècle, devait ainsi reparaître à son heure : sa publication, en août 2009, dans le contexte du mouvement de protestation contre l’annonce que les nouvelles lois scélérates étaient désormais employées à réprimer une nouvelle génération de « terroristes anarcho-autonomes » (ainsi qu’on désigne en novlangue les simples suspects de vandalisme), avait pour but de faire connaître aux principaux concernés, au moment où la lutte nécessitait de s’ancrer dans la durée – en tenant donc fermement tout le terrain déjà conquis, dans l’esprit du grand public, pour la libre expression d’une critique radicale de l’État –, cet exceptionnel témoignage direct touchant à un épisode soigneusement effacé de l’histoire officielle (y compris de l’histoire officielle de l’anarchisme), cette première grande affaire « antiterroriste » ficelée pour museler définitivement quiconque refusait d’applaudir aux décapitations en série de révoltés idéalistes, et qui se dégonfla comme une vulgaire baudruche, percée de partout par les piques des accusés, aplatie par l’attitude exemplaire d’un Sébastien Faure acharné à défendre non seulement sa personne, mais aussi et surtout sa cause : celle de « l’anarchie d’amour » qui préconise simplement « la liberté en toutes choses » comme la vraie clé du bonheur. Voilà bien le crime qui contient tous les crimes, dans lequel la Police, la Magistrature et leurs semblables ne sauront évidemment jamais voir autre chose qu’une scandaleuse incitation au terrorisme.
« Certains faits de l’histoire s’estompent à distance. D’autres empruntent au temps qui fuit une couleur plus vive... Le Procès des Trente est un de ces derniers. De lui, on a dit qu’il est désormais historique.
Je ne saurais être aussi affirmatif. Il est fort possible, en somme, que les générations futures gardent le souvenir de cet abominable traquenard dans lequel des gouvernants et des magistrats voulurent faire tomber la liberté d’examen. »

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Né en 1858 dans une famille de la bourgeoisie catholique, Sébastien Faure jeta aux ordures son froc de séminariste pour rallier le mouvement socialiste, puis anarchiste dont il devint, en France, le plus efficace propagandiste et même, osons le dire, la conscience morale : défenseur de ses compagnons avant de jeter toutes ses forces, avant même Zola, dans la lutte contre le complot antisémite à l’origine de l’Affaire Dreyfus – où il fut le premier à combattre l’indifférence et les préjugés qui régnaient alors jusque dans son propre camp –, principal soutien d’Eugène Humbert dans sa toute première campagne pour le droit à la contraception et à l’avortement, opposant à l’Union sacrée pendant la première guerre mondiale, puis soutien et complice d’Ascaso et Durruti, il fut encore l’âme des libertaires français partis défendre à main armée la Révolution espagnole, organisés en Centurie Sébastien-Faure, et enfin s’éteignit en 1942, au plus noir de la nuit, comme s’il avait été, un demi-siècle durant, la vivante incarnation de tout espoir de liberté.

Paru en août 2009. 36 pages. 3€

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